La Banque Centrale Européenne (BCE) a tiré la sonnette d’alarme en novembre 2025. L’institution publie un rapport préliminaire à son analyse complète sur la stabilité financière. Ce rapport intervient dans un contexte de panique. Le « Black Friday crypto » de la semaine dernière a vu le Bitcoin chuter sous 86 000 $ et a testé la résilience de l’ensemble de l’écosystème. Pour la BCE, les stablecoins représentent une menace croissante pour la stabilité du système financier mondial. Les régulateurs estiment que les risques actuels restent « limités » dans la zone euro, mais ils observent une contagion potentielle.
Cette alerte survient alors que le marché des stablecoins dépasse désormais les 280 milliards de dollars. Cette explosion sans précédent fascine et terrifie à parts égales les régulateurs du monde entier.
Un marché en croissance exponentielle
Le secteur des stablecoins n’a cessé de croître depuis sa création. Entre 2019 et 2025, la capitalisation totale a bondi de plus de cent fois, selon la Banque des Règlements Internationaux (BRI).
Cette croissance phénoménale s’accélère chaque trimestre. Elle touche particulièrement des plateformes crypto décentralisées comme Hyperliquid. Cette dernière a émis son propre stablecoin propriétaire, l’USDH, en septembre 2025. Cette plateforme d’échange concentre désormais environ 8,2% de l’offre totale d’USDC, atteignant 5,97 milliards de dollars de valeur bloquée.
Le léviathan Tether
Les deux principaux émetteurs, Tether et Circle, dominent largement le marché. Tether, avec son USDT, s’impose comme le leader incontesté. Il atteint 157 milliards de dollars en circulation au second trimestre 2025.
Il faut bien reconnaître que le chiffre le plus impressionnant est celui de ses réserves. Tether détient désormais 127 milliards de dollars en bons du Trésor américain. Ce montant le classe à la 18ᵉ place des plus grands détenteurs de dette américaine. Il surpasse même des pays souverains comme la Corée du Sud. Tether n’est plus un simple projet crypto ; c’est un acteur géopolitique sur le marché de la dette américaine.
Les véritables risques identifiés par la BCE
La BCE soulève plusieurs préoccupations majeures. Ces risques expliquent pourquoi le crash de novembre a provoqué des sueurs froides à Francfort.
1. Le risque de « Bank Run » (perte de confiance)
Le premier risque concerne la perte de confiance et les effets de panique. Si une ruée massive (« bank run ») survenait sur un grand émetteur comme Tether, cela pourrait entraîner un « dépeg ». Un « dépeg » est la perte de parité. La valeur du token chuterait rapidement par rapport à la monnaie qu’il représente (le dollar). Une telle situation serait catastrophique pour les marchés financiers, comme l’a prouvé l’effondrement de Terra/Luna en 2022.
2. Le risque de liquidité (le paradoxe des réserves)
Le second risque, plus fondamental, concerne la liquidité. Les actifs que détiennent les émetteurs en réserve ne sont pas aussi liquides que les tokens qu’ils ont émis. Un USDT peut s’échanger en 3 secondes sur une blockchain. En revanche, Tether ne peut pas vendre 127 milliards de dollars de bons du Trésor en 3 secondes sans faire s’effondrer le marché.
En cas de demandes massives de rachat simultanées (un « bank run »), le temps nécessaire pour vendre les actifs (obligations, etc.) pourrait être insuffisant. L’émetteur se trouverait dans l’impossibilité de maintenir la parité.
3. Le risque de contagion systémique
La BCE s’inquiète également de l’interconnexion croissante entre les stablecoins et le système financier traditionnel. Une vente précipitée des bons du Trésor détenus par Tether ou Circle pourrait potentiellement déstabiliser les marchés des obligations du Trésor américain. Cela déclencherait une crise financière bien plus large, affectant les taux d’intérêt mondiaux.
Une menace pour le modèle bancaire traditionnel
En plus des risques de marché immédiats, la BCE craint un phénomène structurel plus profond. C’est la substitution des dépôts bancaires par les stablecoins.
Si les ménages et les entreprises décidaient de conserver une part significative de leurs liquidités sous forme de stablecoins (pour le « yield farming » ou les paiements instantanés) plutôt que sur leurs comptes courants, les banques commerciales perdraient une source de financement stable et peu coûteuse.
Les banques seraient alors contraintes de se tourner vers des sources de financement plus onéreuses et volatiles sur les marchés (comme les prêts interbancaires ou les émissions d’obligations). Ce changement fragiliserait leur modèle économique. Il réduirait leur capacité à accorder des crédits (hypothécaires, prêts aux entreprises) à l’économie réelle.
Actuellement, la pénétration des stablecoins auprès des ménages européens reste inférieure à 1%. Leur usage réel dans les transactions quotidiennes demeure marginal. Cependant, la BCE appelle à une surveillance étroite. Elle sait que cette situation pourrait changer très rapidement avec l’arrivée de nouveaux acteurs.
L’hégémonie du dollar face à la souveraineté européenne
Un enjeu stratégique majeur émerge de cette analyse : l’hégémonie du dollar dans l’écosystème des stablecoins.
Environ 99% des stablecoins s’adossent au dollar américain. La présence de l’euro est marginale. Cette asymétrie soulève des questions existentielles sur la souveraineté monétaire européenne. La domination des stablecoins en dollars crée une demande massive et artificielle pour les bons du Trésor américains. Elle renforce l’influence géopolitique américaine dans le cyberespace financier.
La BCE voit dans cette situation une menace pour l’autonomie européenne en matière de paiements. C’est pourquoi l’institution a lancé le projet d’Euro Numérique (CBDC). Une phase pilote est prévue en 2027. Une émission potentielle pourrait avoir lieu en 2029. Cet effort représente une tentative défensive de préserver la souveraineté monétaire face aux géants américains des paiements (Visa, Mastercard) et aux stablecoins internationaux.
La régulation MiCA : Une riposte européenne
Pour contrer ces risques, l’Union Européenne a adopté le règlement MiCA (Markets in Crypto-Assets). C’est l’un des premiers cadres réglementaires globaux pour les cryptomonnaies.
MiCA impose des exigences strictes aux émetteurs de stablecoins (EMTs) :
- Une capitalisation intégrale (ratio de réserve 1:1).
- L’obligation de maintenir des réserves suffisamment liquides.
- L’interdiction de payer des intérêts sur les stablecoins.
- La localisation d’une partie significative des réserves en Europe.
Cependant, la BCE appelle à une harmonisation mondiale des régulations. Elle veut éviter les arbitrages réglementaires. Une régulation européenne stricte ne sert à rien si les Européens utilisent massivement un USDT émis depuis une juridiction offshore.
Conclusion : vigilance croissante mais aucune interdiction
Tout bien considéré, malgré ces alertes, la BCE ne préconise pas l’interdiction pure et simple des stablecoins. Elle reconnaît leur utilité dans le « trading » de crypto-actifs. Elle voit leur potentiel pour améliorer les systèmes de paiement transfrontaliers.
En définitive, l’institution demande une surveillance étroite. Elle exige une régulation harmonisée pour transformer les stablecoins en un atout plutôt qu’en une menace pour la stabilité financière mondiale. L’alerte de la BCE en novembre 2025 marque un tournant décisif. Les stablecoins ne sont plus une curiosité marginale. Ils sont un élément critique du système financier. Ils exigent une attention urgente et une action coordonnée au niveau international.